La réaction de
CFI Canada à la Charte de la laïcité québécoise
[1]
a été curieusement décevante, vu les prétentions de cet organisme de
prôner le « secularism » que nous pouvons traduire approximativement par
« laïcité ». Dans un communiqué de presse en date du 13 septembre 2013,
CFI-C a rejeté la Charte, affirmant que celle-ci viserait « le
mauvais but, de priver les gens de religion », ce qui est apparemment
leur manière plutôt bizarre de prétendre que la Charte menacerait la
liberté de religion.
Plus récemment, deux porte-parole de
CFI Canada, Justin Trottier et Kevin Smith, ont signé un texte
[2] dans le
Globe and Mail
de Toronto dans lequel ils vont encore plus loin, assimilant la Charte –
qui favorise la neutralité religieuse des institutions d’État – au
« fanatisme anti-religieux », une « menace » pour le voile musulman !
Selon eux, l’interdiction du port des signes et vêtements religieux par
les fonctionnaires en service est comparable à la décision récente d’une
agence de publicité à Vancouver de refuser un panneau d’affichage
athée.
Aussi futile qu’une tentative de résoudre la quadrature du cercle –
et bien plus ridicule ! – est la volonté de Trottier et Smith d’établir
une analogie entre deux situations complètement différentes, voire
diamétralement opposées : (a) la Charte qui établirait la neutralité
religieuse de l’État, et (b) le refus d’un service dans le secteur
privé. Dans le premier cas, il s’agit d’un code vestimentaire dans un
lieu de travail, un code qui s’appliquerait à tous signes religieux sans
discrimination afin d’assurer la neutralité politique et religieuse de
la fonction publique québécoise. Dans le second, il s’agit d’une
discrimination aux dépens d’une catégorie spécifique de citoyens, soit
les athées, en leur refusant un service commercial normalement
accessible à tous. Le premier est égalitaire, le second discriminatoire.
Il y a pourtant une éventualité impliquant les athées que l’on
pourrait raisonnablement évoquer dans ce contexte, mais Trottier et
Smith n’en parlent pas du tout. Considérons le cas d’un athée employé du
secteur public et portant des symboles ostentatoires de son athéisme
(par exemple un chandail avec des logos ou slogans athées) au travail.
Dans ce cas, il serait raisonnable d’imposer un devoir de réserve pour
tout le monde, sans discrimination – croyant ou non, y compris les
athées – obligeant chacun de s’abstenir de telles manifestations
partisanes visibles durant les heures de travail.
Rappelons que le projet de Charte québecoise comporte plusieurs
dispositions : la séparation entre religion et État, la laïcité et la
neutralité religieuse de l’État, l’égalité hommes-femmes, des mesures
pour empêcher que les accommodements religieux violent ces principes et,
finalement, la neutralité religieuse de la fonction publique. Aucune de
ces dispositions ne pourrait poser le moindre problème pour quiconque
souhaiterait vivre dans une société moderne. Pourtant, la dernière
soulève la controverse : elle implique, pour les fonctionnaires de
l’État, un devoir de réserve et donc une interdiction de porter des
vêtements et signes religieux au travail. C’est cette interdiction
qu’invoque
CFI-C comme justification – ou est-ce plutôt un prétexte ? – de son opposition à la Charte toute entière.
Au fait, un devoir de réserve à l’égard des opinions politiques est
déjà prévu dans la législation québécoise, et cette disposition de la
Charte ne ferait qu’étendre ce devoir afin d’y inclure les signes et
vêtements religieux. Cette extension est non seulement raisonnable, elle
est sans doute déjà implicite dans la notion d’opinions politiques
parce que les manifestations religieuses ostentatoires ont un aspect
politique, surtout si celles-ci sont activement promues par les
intégristes. Plus important encore, cette interdiction constitue une
protection de la liberté de conscience du public – les utilisateurs des
services de l’État – en lui fournissant des services dans un
environnement exempt de manifestations de partisanerie politique et
religieuse. Mais certains croyants, en particulier les intégristes,
exigent que leur soit accordé le privilège d’une exemption au code
vestimentaire au travail, un code qui devrait s’appliquer à tous et à
toutes sans discrimination. C’est à ce privilège religieux que
CFI-C accorde son appui.
Trottier et Smith affirment que, au lieu de cette Charte, le
gouvernement du Québec devrait prendre d’autres mesures visant à
promouvoir la laïcité, comme abroger les exonérations fiscales
religieuses ou interdire la prière lors des réunions de conseils
municipaux, etc. Mais cette dichotomie est fausse car l’un n’exclut pas
l’autre. En effet, la Charte est un document quasi-constitutionnel qui
établirait des principes directeurs pour toute politique et toute
législation à venir. Ainsi, pour faire adopter toutes ces mesures
laïques dans un avenir pas trop lointain, la Charte est notre meilleur
espoir !
La Charte stipule la neutralité religieuse des municipalités aussi.
Si la Loi 60 avait été en vigueur il y a quelques mois, la décision de
la Cour d’appel du Québec dans le cas de Saguenay (permettant la prière
au conseil municipal) aurait sûrement été bien différente.
Souhaitez-vous la fin du financement public des écoles religieuses
privées ? Il faut alors appuyer la Charte et exiger ensuite que le
gouvernement du Québec la respecte ! Vous voulez que l’on se débarrasse
du crucifix à l’Assemblée nationale ? Appuyez donc la Charte et le
Gouvernement se verra ensuite contraint de l’enlever. En effet, la
pression dans ce sens provenant des défenseurs de la Charte est déjà
considérable et le gouvernement a récemment indiqué qu’il envisage
d’enlever ce crucifix.
Mais si la Charte n’est pas adoptée, nous pourrons nous attendre à ce
que toutes ces questions de laïcisation soient reléguées aux
oubliettes, et ce, pour longtemps.
Finalement, dans une lettre de collecte de fonds en fin d’année 2013,
CFI-C
exprime ses « inquiétudes quant à la mauvaise interprétation, par le
Gouvernement québécois, des principes de la laïcité ». L’assertion que
les auteurs de cette Charte ou ceux qui l’appuient aient quoi que ce
soit à apprendre de
CFI-C en matière de laïcité est une insulte à tous les Québécois qui ont combattu si fort et depuis si longtemps pour la laïcité.
Ainsi nous pouvons, il me semble, répondre à la question posée dans le titre du présent texte : oui,
CFI Canada
a effectivement abandonné la laïcité, au Québec du moins. Pire encore,
il a rejeté la laïcité là où elle a les meilleures chances d’être
adoptée. On peut se demander pourquoi. Pourquoi cette opposition à une
mesure quasi-constitutionnelle qui devrait être accueillie avec
enthousiasme par tout défenseur de la laïcité ? En effet, les militants
laïques au Québec sont massivement en faveur de la Charte, tout en
critiquant de manière constructive ses lacunes.
Il suffit toutefois d’un regard rapide sur le contexte du débat
actuel à propos de la Charte, en particulier en dehors du Québec, pour
bien comprendre ce qui doit motiver
CFI-C. L’opposition à la
Charte a été très fortement colorée par une réaction viscérale contre le
Québec et les Québécois. Comme nous chez LPA-AFT l’avons souligné dans
la conclusion de notre mémoire
[3] à l’appui du projet de loi 60 :
« En proposant cette Charte, il [le Gouvernement du Québec] a soulevé
l’opposition féroce de plusieurs éléments parmi les plus rétrogrades du
Québec et du Canada. En tête de liste, citons les intégristes qui
confondent délibérément religion et ethnie afin de lancer plus
facilement de fausses accusations de racisme contre leurs opposants.
Viennent ensuite les irréductibles tenants du multiculturalisme qui se
laissent duper par cette propagande haineuse et improductive. Enfin,
ferment la marche tous les francophobes qui profitent de la moindre
initiative québécoise pour déverser leur fiel et leur haine viscérale
envers le Québec. »
De nombreux exemples de cette attitude haineuse pourraient être
évoqués. Je n’en citerai qu’un seul : un article par Haroon Siddiqui
paru dans le
Toronto Star peu de temps après la publication du projet de Charte, intitulé
« PQ goes all out in waging war on religious minorities » (« Le PQ s’engage à fond dans sa guerre contre les minorités religieuses »).
[4]
Siddiqui commence alors sa diatribe par un mensonge extravagant, son
titre ; la suite est encore pire. Cet article n’est pas atypique des
textes calomnieux anti-Charte que l’on peut lire fréquemment dans les
médias anglo-canadiens.
Tandis que Siddiqui diabolise le Gouvernement du Québec,
CFI-C
se permet de critiquer ce dernier de façon hautaine. Les deux font écho
de la fausse accusation, si chère aux intégristes musulmans, que la
Charte menace la liberté de religion. Au contraire, la Charte aide à
protéger la liberté de conscience, et ce, de divers moyens. Un des ces
moyens est une modeste et raisonnable contrainte à la liberté
d’expression – non pas de religion – dans la fonction publique.
Tout porte à croire que
CFI-C a adopté sa position
anti-laïque simplement par manque de courage, à cause de son incapacité
de faire face à l’extrême hostilité anti-Québec et les préjugés
pro-religieux bien répandus. Pour le leadership actuel de
CFI-C,
la popularité est apparemment bien plus importante que toute question
de principe. Il est plus facile de se plier à un fort préjugé populaire
que de l’affronter. Compte tenu des prétentions de cette organisation de
promouvoir la pensée critique, leur opposition à la Charte québécoise
est, à mon avis, une honteuse trahison de la laïcité.
CFI Canada se ravisera-t-il dans un proche avenir ?
Changera-t-il de cap pour appuyer la Charte ? Espérons-le. Mais sinon,
je suggère un changement d’appellation : il devrait être rebaptisé
CFRP Canada, où
CFRP =
Centre for Religious Privilege
puisque c’est ce qu’il soutient : le privilège pour les croyants
employés d’État d’étaler ostensiblement au travail leurs opinions
politico-religieuses.
Références
- Appelée d’abord la « Charte des valeurs québécoises » lorsque
annoncée en septembre 2013, ensuite formellement intitulée « Charte
affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État
ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les
demandes d’accommodement » lors de la publication du projet de loi 60 le
2013-11-07.
- « When atheist billboards and Muslim veils are both under threat, we need secularism »
(« Lorsque les panneaux athées et les voiles musulmans sont tous les
deux menacés, il nous faut la laïcité »), Justin Trottier et Kevin
Smith, The Globe and Mail, 2013-12-13
- « Extraits de notre mémoire en appui du projet de loi 60 », Libres penseurs athées
- « PQ goes all out in waging war on religious minorities » (« Le PQ s’engage à fond dans sa guerre contre les minorités religieuses »), Haroon Siddiqui, The Toronto Star, 2013-11-09
Ce texte est aussi
disponible en format PDF.
vu ici