mardi 12 avril 2016

« Nuit debout », un mouvement à dormir debout



par Thierry Meyssan
Le mouvement « Nuit debout » qui vient de se créer en France, mais aussi en Espagne et en Allemagne, ambitionne de faire barrage au projet de loi El-Khomri sur la réforme du Code du travail et, plus généralement, de lutter contre le néolibéralisme. Thierry Meyssan dénonce des discussions creuses et incohérentes. Il relève les références explicites des organisateurs aux manipulations de l’équipe de Gene Sharp, qui a organisé pour le compte de la CIA les révolutions colorées et le printemps arabe.
Réseau Voltaire | Damas (Syrie) | 10 avril 2016
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La presse parisienne se pâme devant la naissance d’un mouvement politique, « Nuit debout ». Des centaines de personnes se rassemblent sur les grandes places des principales villes françaises pour discuter et refaire le monde.

Ce mouvement « spontané » s’est organisé en quelques jours. Il dispose désormais de deux sites internet, d’une radio et d’une télévision web. À Paris, place de la République, 21 commissions ont été constituées comme dans un inventaire à la Prévert : animation artistique, climat, cantine, création d’un manifeste, dessin debout, jardin des savoirs, manifestations, campement, démocratie, science debout, gréve générale, éducation, économie, féminisme, LGTBI+, TV debout, vote blanc, transparence, Françafrique, infirmerie, communication. C’est dans ce bavardage que se jouerait l’avenir du pays.

« Nuit debout » aurait surgi de la projection d’un film militant «  Merci patron  » de François Ruffin, le 23 février. Les spectateurs auraient constitué un collectif « Convergence des luttes », avec l’idée de rassembler les préoccupations des salariés, des migrants, etc. [1]

Cependant, la lecture de l’appel rédigé par « Convergence des luttes » ne manque pas de surprendre. On peut y lire :
« Ce mouvement n’est pas né et ne mourra pas à Paris. Du printemps arabe au mouvement du 15M, de la place Tahrir au parc de Gezi, la place de la République et les nombreux autres lieux occupés ce soir en France sont l’illustration des mêmes colères, des mêmes espoirs et de la même conviction : la nécessité d’une société nouvelle, où démocratie dignité et liberté ne sont pas des déclarations vides » [2].

Si ce mouvement n’est pas né à Paris, comme l’affirment ses initiateurs, qui en a eu l’idée ?

Les références au « printemps arabe », au « mouvement du 15M », à la « place Tahrir » et au « parc de Gezi » renvoient toutes quatre à des mouvements clairement soutenus, sinon initiés par la CIA. Le « printemps arabe », c’est le projet du département d’État de renverser les régimes laïques arabes et de les remplacer par les Frères musulmans. Le « mouvement du 15M », en Espagne, c’est la contestation de la politique économique des grands partis tout en affirmant l’attachement aux institutions européennes. La « place Tahrir » en Égypte est habituellement considérée comme un des lieux du printemps arabe, et l’en distinguer ne peut faire référence qu’à son occupation par les Frères musulmans de Mohamed Morsi. Quant au parc Gezi, ce fut le seul mouvement laïque des quatre, mais il était instrumenté par la CIA pour mettre en garde Recep Tayyip Erdoğan, qui n’en a pas tenu compte.

Derrière ces quatre références et bien d’autres, on trouve un même organisateur : l’équipe de Gene Sharp, jadis baptisée Albert Einstein Institute [3] et aujourd’hui Centre for Applied Nonviolent Action and Strategies (Canvas), exclusivement financée par les États-Unis [4]. Des gens très organisés, directement liés à l’Otan et ayant une sainte horreur du spontanéisme de Rosa Luxembourg.

La non intervention de la préfecture de police, le discret soutien de l’Union européenne à Radio Debout, et la présence parmi les organisateurs de personnalités jadis soutiens d’Action directe [5] ne semblent pas poser de problème aux participants.

Bien évidemment, le lecteur se demande si je ne force pas la dose en voyant ici aussi la main de Washington. Mais les manipulations de l’équipe de Gene Sharp dans une vingtaine de pays sont aujourd’hui largement attestées et étudiées par les historiens. Et ce n’est pas moi, mais les organisateurs de « Nuit debout » qui font référence à ses actions.

L’équipe de Gene Sharp intervient avec des recettes toujours identiques. Selon les cas, les manifestations manipulées visent soit à changer le régime, soit au contraire à stériliser l’opposition, comme c’est le cas ici. Depuis 2000, cette équipe utilise un logo emprunté aux communistes pour mieux les combattre : le poing levé. C’est évidemment le symbole qu’à choisi « Convergence des luttes ».
Le slogan de « Nuit debout », « On ne rentre pas chez nous », est nouveau dans la longue succession des opérations de Gene Sharp, mais il est tout à fait typique de sa manière d’intervenir : ce slogan ne comprend aucune revendication positive, ne propose rien. Il s’agit juste d’occuper la rue et de distraire les médias pendant que les choses sérieuses se déroulent ailleurs.

Le principe même de « Nuit debout » exclut toute participation des travailleurs. Il faut être bien noctambule pour pouvoir passer ses nuits à discuter. Les « salariés et les précaires » que l’on est censé défendre travaillent, eux, le matin et ne peuvent pas se permettre de nuits blanches.

Ce ne sont pas les commissions de « Nuit debout » —où l’on s’intéresse à tout sauf aux ravages de l’exploitation et de l’impérialisme— qui mettront fin à la domination de la France par une coterie de nantis, qui l’ont vendue aux Anglo-Saxons et viennent d’autoriser le Pentagone à y installer des bases militaires. Imaginer le contraire serait croire une histoire à dormir debout.
Thierry Meyssan

[1] « Nuit debout : genèse d’un mouvement pas si spontané », Eugénie Bastié, Le Figaro, 7 avril 2016.

[2] « Appel de la Nuit Debout », place de la République le 8 avril 2016, Paris.

[3] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 juin 2007.
[4] La présence de l’équipe de Gene Sharp est attestée au moins dans : la chute des Caucescu (1989), la place Tian’anmen (1989), la Lituanie (1991), le Kosovo (1995), la « révolution des Bulldozers » en Serbie (2000), l’Irak (2002), la « révolution des roses » en Géorgie (2003), l’« insurrection de Maafushi » aux Maldives (2003), la « révolution orange » en Ukraine (2004), la « révolution du cèdre » au Liban (2005), la « révolution des tulipes » au Kirghizistan (2005), la « marche du désaccord » en Russie (2006-7), les « manifestations pour la liberté d’expression » au Venezuela (2007), la « révolution verte » en Iran (2009), « Poutine doit partir » (2010), la « révolution de jasmin » en Tunisie (2010), la « journée de la colère » en Égypte (2011), « occupy Wall Street » aux États-Unis (2011), le « mouvement du 15M » en Espagne (2011), le « sit-in » de Mexico (2012), « le départ » à nouveau au Venezuela (2014), la « place Maidan » à nouveau en Ukraine (en 2013-14), etc. [5] Action directe fut un groupe d’extrême gauche, qui organisa 80 attentats et assassinats dans les années 80, et fut en définitive manipulé par le Gladio, c’est-à-dire les services secrets de l’Otan

samedi 9 avril 2016

Photographie : femmes iraniennes contre le port du voile en 1979



L’histoire que l’on oublie facilement, il était un temps où les femmes étaient libres…..il est un temps où les femmes sont  soumises et esclaves des idéologies des hommes.

Lorraine
 

http://fr.euronews.com/2015/09/24/photographie-femmes-iraniennes-contre-le-port-du-voile-en-1979/
L’expo photo s’intitule “Witness 1979” et nous plonge dans une révolution iranienne. Non pas celle qui provoqua la chute du régime du chah Mohamed Reza Palavi en septembre 79, mais celle qui, le 7 mai, imposa aux femmes le port du voile ou du tchador.
Au lendemain de cette loi, des dizaines de milliers d’entre elles battent le pavé à Téhéran.

Alors âgée de 27 ans, la photographe Hengameh Golestan a immortalisé cette mobilisation, et présente aujourd’hui au Showroom Gallery de Londres ces clichés de femmes au poing levé.“Personne ne prêtait vraiment attention à ces manifestations, se souvient-elle. Même les journaux de l‘époque ne publiaient pas d’articles sur ces événements. Je me suis dit que c‘était un bon moment pour exposer ces photos. Quand je les regarde, je vois une représentation complètement différente des femmes iraniennes. Ce que je veux dire, c’est que maintenant, ça devient quelque chose d’historique.”

Les droits des femmes comme indicateur de la politique iranienne… Cette exposition offre ainsi l’opportunité de remonter le fil de l’histoire politique de ces dernières décennies en Iran.

En 1936, tenté par la politique “moderniste” du premier président turc, Ataturk, Reza Chah Pahlavi, interdit le port du foulard.

Dans les années 70, le port du voile se diffuse à nouveau, se généralisant avec l’avènement de la République islamique. Mais les droits des femmes évoluent dans le même temps et notamment le droit à l‘éducation.

“Les photos de Hemgameh Golestan attirent un public divers, des personnes s’intéressant à la photographie, à l’histoire contemporaine de l’Iran, mais aussi des militantes des droits des femmes, étant donné qu’une telle exposition ne serait pas possible en Iran”, commente Ali Kheradpir; correspondant d’Euronews à Londres.

Gamal Abdel Nasser -Président d'Égypte de 1952 à 1970-
parle de son entretien avec les frères musulmans sur la question du voile.

jeudi 7 avril 2016

J'ai du mal avec le voile et je n'ai pas honte de le dire. Ce n'est pas "raciste"


http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1503428-j-ai-du-mal-avec-le-voile-et-je-n-ai-pas-honte-de-le-dire-ce-n-est-pas-raciste.html

Par Marguerite Stern
Citoyenne militante
LE PLUS. En comparant les femmes voilées aux "nègres favorables à l'esclavage", Laurence Rossignol a réveillé le débat autour du port du voile. Est-il l'expression d'une liberté ou l'image d'une discrimination ? Marguerite Stern, militante féministe, a tranché : pour elle, le voile pose problème et elle l'affirme sans détour.

J'ai du mal avec le voile. Oui j'ai du mal avec le voile et je n'ai pas honte de le dire. Et je ne crois pas que cela fasse de moi une idiote xénophobe. Quant aux potentielles accusations d'islamophobie, je ne les comprends pas très bien non plus, ce terme me semble plus être un mot valise bien pratique puisqu'on ne sait pas vraiment ce qu'il désigne.

Du voile des bonnes sœurs à celui de certaines femmes juives en passant par le sari indien et le voile islamique, aussi coloré puisse-t-il être... J'ai du mal avec le voile.

Ce n’est pas raciste d’être contre le voile
Et j'en ai ras-le-bol d'être systématiquement taxée de raciste à chaque fois que je m'autorise à affirmer ce point de vue. Comme si religion et couleur de peau étaient toujours liées. Ne vous en déplaise, il y a des femmes blanches musulmanes, et des femmes noires et arabes athées, juives, catholiques ou polythéistes. La critique d'un dogme religieux ne va pas nécessairement de pair avec une pensée raciste. Ne faisons pas d'amalgames comme vous dites.

Sachez qu'il est possible, et pas du tout antithétique d'être favorable à l'ouverture totale des frontières par exemple, et de se permettre de critiquer le port du voile en même temps. Tout comme on peut vouloir de tout cœur que la France soit multicolore et affirmer par ailleurs que Mahomet était polygame. On peut penser que le métissage est l'une des plus belles choses au monde et affirmer que le Coran n'est qu'un ramassis d'insultes sexistes, homophobes et antisémites.

C'est mon cas. Et je suis très énervée qu'on ne puisse pas le comprendre car les choses ne sont pas toujours binaires.

On naît noir ou arabe mais on devient musulman. La couleur de peau fait partie de ce qu'on appelle l'innée, mais la religion est plutôt quelque chose que l'on acquiert avec le temps, comme la culture. Voilà pourquoi il est acceptable de la critiquer.

C'est "l'esprit Charlie" que j'invoque ici.






Dessin de Charb

J’ai eu l’impression qu’on niait mon existence
Je ne fais certes pas partie de la communauté musulmane, et je n'en serai jamais. Mais le voile, j'ai eu l'occasion de le porter alors je peux vous en parler, un peu.

C'était quand je me suis retrouvée emprisonnée en Tunisie pour avoir mené une action Femen avec deux autres activistes. À l'occasion de chaque procès, juste avant de nous présenter devant le juge, des policiers nous recouvraient de la tête aux pieds d'un "safsari" ("vêtement" traditionnel tunisien) alors que nous étions menottées.

Par ce geste, j'ai eu l'impression qu'on niait mon existence. Qu'on me réduisait à une sorte d'objet vivant. Que je perdais tout ce qui me rendait unique puisque de dos ou de profil, plus rien ne pouvait me distinguer des deux autres accusées. C'était comme si ce voile venait se mettre entre le monde et moi. Comme si on m'excluait violemment de l'humanité.

Je vous rassure tout de suite : j'accepte très bien la présence de musulmans en France, tout comme j'accepte la présence des catholiques dont les dogmes religieux m'exaspèrent tout autant mais j’estime avoir le droit de m'exprimer contre un dogme, et aujourd'hui plus spécifiquement contre un "vêtement" que je juge discriminatoire à l'encontre des femmes.

Et ça n'est pas parce que je suis née en France d'une mère française et d'un père portugais que je n'ai pas la légitimité de m'exprimer là-dessus. De la même façon, j'estime avoir le droit de m'exprimer sur les droits des homosexuels, même si je ne pas homosexuelle. C'est le sens et l'importance du débat public qui est en jeu ici.

Le voile suggère que l’homme et la femme ne sont pas égaux
On disait donc que j'ai du mal avec le voile. J'ai du mal avec ça parce que j'ai du mal avec tout ce qui suggère que femmes et hommes ne sont pas égaux. Or, c'est exactement ce que le voile suggère. Si une certaine tradition qui se veut islamique prétend qu'il faut couvrir les femmes, alors pourquoi pas les hommes ?

Je pose la question, mais en fait je sais très bien pourquoi : il paraîtrait que nous les femmes, nous sommes terriblement attirantes. Attirantes au point que le moindre centimètre carré de peau laissé à l'air libre pourrait déclencher une sorte de désir animal irrépressible de la gente masculine. Comme si ces messieurs n'étaient pas capables de contrôler leurs pulsions sexuelles.

Alors oui, les femmes sont belles. Les femmes sont désirables, elles ont des formes, elles sont magiques. Mais être belle et magique n'est pas une raison suffisante pour être privée à vie de sentir le vent dans ses cheveux. Et au passage : moi aussi j'en ai des pulsions sexuelles, mais je suis capable de les contrôler et j'arrive très bien à mener une vie normale sans que l'objet de mes désirs ne soit recouvert de la tête au pied.

Et si on changeait le regard des hommes ?

Venons-en à la signification profonde du voile. Si certaines femmes le portent, c'est soi-disant pour préserver leurs corps pour Dieu. Mais elles peuvent l'enlever devant leurs maris, leurs pères, leurs frères et leurs fils, ou devant d'autres femmes. Il s'agit donc bien de se préserver du regard masculin avant tout.

On en revient à la même chose : les femmes sont désirables. Mais elles le sont parce que nos sociétés patriarcales en ont décidé ainsi. Parce qu'une fois qu'on les désigne comme telles, il est alors bien plus facile de les mettre à part, en prétextant qu'on veut les protéger.

Et si le problème était du côté des hommes ? Si ça n'était pas l'apparence des femmes qu'il fallait changer mais plutôt le regard des hommes ? Car le voile ne résout aucun problème, au contraire, en cachant la chevelure des femmes, il ne fait que perpétuer cette idée patriarcale qui voudrait que les corps des femmes soient infiniment plus sexués que ceux des hommes. Car cacher quelque chose, c'est le désigner comme intime, honteux, obscène ou sexuel.

Or, pourquoi les cheveux des femmes le seraient plus que ceux des hommes ?
Une façon de perpétuer le patriarcat

Alors pour toutes ces raisons, voir des femmes voilées dans la rue, ça me touche. Je sais bien que la majorité d'entre elles le choisissent. Quoique je me demande si l'on peut réellement parler de choix quand on évolue dans un cadre religieux qui vous rappelle en permanence qu'en tant que femme, vous vaudrez toujours moins qu'un homme.

Ça me touche parce que quand une femme se voile alors qu'elle a la possibilité de ne pas le faire, elle choisit de perpétuer le patriarcat au lieu de se révolter contre cette oppression millénaire. Ça me touche parce que le port du voile participe à donner une certaine image non pas des femmes musulmanes, mais des femmes en règle générale.

Le système patriarcal use de différents stratagèmes pour contraindre les corps des femmes, mais partout sa fin est la même : réduire les femmes au rang d'objets sexuels.

Si l'on veut obtenir une réelle égalité femmes-hommes, c'est toutes ces formes de soumission qu'il faut combattre en même temps parce qu'elles s'auto-alimentent. Les corps des femmes doivent cesser d'être des champs de bataille, que ces batailles soient d'ordre religieux, économique ou culturel.

Ne pas accepter la soumission
Loin de moi la volonté d'être condescendante envers les femmes voilées. Parce qu'elles sont femmes avant d'être musulmanes, je les reconnais comme mes sœurs. J'ai la volonté d'être claire et honnête, mais pas agressive. Je ne crois pas valoir mieux qu'elles.

Des oppressions, j'en subis aussi, j'en accepte peut-être même certaines sans m'en rendre compte. Et si c'était le cas j'aimerais mieux qu'on me le dise plutôt que de considérer que je ne suis pas capable de comprendre.

Alors oui, quand on estime être oppressé, en général on essaye de se défendre. Mais parfois, la soumission, on l'accepte et on l'aime. Cela s'apparente au syndrome de Stockholm et ça n'est pas mon invention.

Love, peace and equality.

lundi 4 avril 2016

Nuit Debout : "Le mouvement est en voie d’extension"

source: nouvel observateur

Avec l'application Périscope, les militants de "Nuit debout" ont trouvé un formidable écho sur internet. (Bertrand Combaldieu/AP/SIPA)
Avec le mouvement "Nuit Debout", les Indignés sont-ils de retour en France ? Il est encore trop tôt pour l'affirmer, analyse le chercheur en sciences politiques Gaël Brustier. Interview.
Edouard LamortPublié le 04 avril 2016 à 18h28"Nuit Debout" aura-t-il la même portée que les Indignés espagnols de la Puerta Del Sol en 2011 ? Gaël Brustier est membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et chercheur en sciences politiques au Cevipol (Université libre de Bruxelles). Il était place de la République samedi et dimanche soir, et analyse pour "l'Obs" la naissance de ce mouvement de citoyens.

Le mouvement "Nuit Debout" constitue-t-il une nouvelle forme des Indignés "à la française" ?
- On peut le dire, oui. Cependant, il ne faut pas essayer de calquer à l’identique ces deux phénomènes. La France dispose de sa propre culture politique et a un fonctionnement qui lui est propre. Il faut garder à l'esprit que les situations de ces deux pays sont différentes. Et beaucoup de choses ont changé depuis 2011. De plus, la société française n’a pas subi ce que la société espagnole a enduré au cours de son histoire contemporaine : l'époque franquiste, la crise économique de 2008 qui a touché le pays de plein fouet et enfin la corruption du Parti populaire (PP).

Il faut rester prudent avec les comparaisons hâtives, mais il est vrai que le mouvement des Indignés ibériques reste présent dans beaucoup d'esprits place de la République.
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Pensez-vous que ce mouvement peut prendre de l'ampleur et durer dans le temps ?
- C'est une possibilité. Son originalité est réelle. Il correspond à une volonté constante de citoyens, souvent très jeunes, qui souhaitent s'investir dans le débat public d'une autre façon. Ceux qui manifestent place de la République sont extrêmement jeunes. La moyenne d'âge doit osciller autour des 25 ans. Pour durer, le mouvement va devoir passer à une phase plus globale. Pour cela, il doit universaliser son discours. Il faut trouver un point de convergence qui puisse permettre de dépasser la simple rhétorique sociologique militante.

Une des pistes à continuer d'exploiter est celle de la communication. Le suivi du mouvement par 80.000 personnes sur l'application Périscope a constitué une bonne vitrine pour leur démarche. Les membres de "Nuit Debout" ont misé sur leurs propres médias. Exactement comme les Indignés espagnols avant eux. Ces militants font preuve d'une utilisation des technologies 2.0 et des médias offlines très poussée. Le mouvement est de ce point de vue intelligemment mené.

Quels sont les fondements de cette protestation ?

- Le mouvement est né à la suite du succès des manifestations contre la loi Travail. Ces dernières ont traduit la colère de la jeunesse contre la précarité qui se développe et le déclassement social qui devient une réalité. On observe une explosion des inégalités dans différentes sociétés européennes. Ce n'est donc pas étonnant que de jeunes citoyens se mobilisent.

Le mouvement a ensuite mué en un discours de contestation plus général. Le retrait de la loi El Khomri n'est pas l'unique but des participants de "Nuit Debout". Il prend aujourd'hui une dimension plus vaste, plus générale, qui souhaite porter au plus haut une autre idée de la démocratie, même si pour l'instant cela ne dépasse pas le stade du discours.

Est-ce le début de l’émergence d’un mouvement participatif sur le modèle de Podemos en Espagne ?
Il est trop tôt pour l'affirmer. Il ne faut pas oublier que "Nuit Debout" n'existe que depuis une centaine d'heures. Personne ne sait si "Nuit Debout" va tenir. C’est possible mais on ne peut rien assurer. Toutefois, il existe certains signes positifs indéniables pour qu'un point de contestation durable puisse voir le jour. Parler d'envergure politique est également prématuré. Les membres du mouvement doivent d’abord fonctionner correctement entre eux. D’un point de vue technique, ils sont d'ailleurs bien organisés.

Ils ont également évité avec intelligence l’écueil de la médiatisation en ne nommant pas de porte-parole charismatique ni d'intermédiaire pour dialoguer avec les médias. Il n'y a pas de leader car ce n'est pas un mouvement politique. Il exprime une contestation sociale.

"Salaire à vie", "embauche de tous les chômeurs", "destruction globale du système capitaliste"... Les revendications du mouvement "Nuit Debout" ne sont-elles pas utopistes ?
- Elles le sont certainement mais depuis quand est-ce interdit ? L'utopie fait partie de la démocratie. Ce n’est pas illogique. Cette contestation essaie de dépasser sa sociologie initiale. On observe une capacité à se faire entendre par d’autres catégories sociales comme les employés précaires ou les ouvriers ruraux. Avec ses revendications, "Nuit Debout" reçoit de la sympathie. D'une certaine manière, le mouvement est déjà une réussite. Il a permis de casser certaines "évidences" en imposant certains sujets dans le débat public.

S'agit-il d'une initiative purement parisienne, déconnectée du reste du pays ?

- Non, une carte le montre d'ailleurs. Le mouvement a touché d'autres villes comme Strasbourg - où se tiendra demain une grande assemblée générale - ou encore Rennes. Il se développe dans les grandes villes françaises. La question demeure cependant entière pour les villes plus petites. Un mouvement avec qui ? Sous quelle forme ? La question est posée.

Il y a un frémissement mais il est encore très faible. Pour l’instant, "Nuit Debout" est en voie d’extension. De plus, il ne faut pas oublier la complexité d'une telle effervescence. C'est une activité extrêmement chronophage. Beaucoup de manifestants ont un travail. Il faut donc se relayer et cela demande une main-d'œuvre conséquente. La fin de cette semaine sera un bon test pour savoir si le mouvement a un avenir.

A un peu plus d’un an de l'élection présidentielle, "Nuit Debout" peut-il avoir de sérieuses conséquences politiques ?
- Oui, totalement. Le but d’un mouvement de ce type est d’imposer les évidences, les problèmes d’une génération qui ne sont pas dans le débat public. Il y a déjà des changements. Il suffit de voir comment on parlait de la jeunesse avant "Nuit Debout" et aujourd'hui. Il peut y avoir des évolutions.

Propos recueillis par Edouard Lamort, le 4 avril 2016